2013

Le sensible tangible

Rendre compte de la peinture de Lou Ros implique nécessairement le passage par la reconnaissance de sa proximité avec ceux qui viennent avant : de Bacon à Jenny Saville, ces visionnaires de la chair. Jeune peintre (né en 1984) Lou Ros a commencé sa pratique dans la rue. Mais très vite, le graff, rapide, éphémère et spontané, laisse place à des œuvres plus élaborées et plus construites. Très vite aussi, le corps émerge comme sujet premier de toiles dont le sens, et c’est une constante dans son travail, est moins dans le propos, le thème abordé, que dans la capacité qu’a la matière peinte à rendre compte des palpitations du réel.

Le corps dans les toiles de Lou Ros est en effet déstructuré, souvent morcelé, réfléchi dans un miroir cassé, voire même tranché. Il apparaît animé de mouvements – peut-être appris auprès de sa mère chorégraphe. C’est que Lou Ros prête allégeance à la tradition du portrait, cette forme originelle et inépuisable où tous les possibles de figuration semblent ouverts. Les peintures, dessins ou aquarelles de nus allongés, de grandes figures verticales ou vues de dos, de visages en gros plan, sont autant de recherches sur les modalités de représentation d’un corps dans ce qu’il a de singulier: où se trouve le siège de son individualité?

Au final, dans l’homme devenu peintre, ce qui reste du graffiti est du côté de la gestuelle: un goût pour le premier jet, furtif et efficace. Quelque chose de l’ordre de l’urgence. Si premières toiles sont tout entière composées autour de cette idée : aller plus vite que ne sèche la peinture pour saisir la fulgurance d’un instant (l’éclat du soleil dans un regard, l’expression de profonde sagesse sur le visage d’un ami qui était peut être auparavant en plein éclat de rire enfantin), l’artiste se déplace peu à peu dans le temps jusqu’à venir aujourd’hui, dans des formats d’une taille surhumaine, explorer les couches du souvenir. Surimposant dans ses compositions des scènes qui ont pour commune mesure leur réalisme mais qui semblent à l’évidence déconnectées (l’enfant, la carcasse de voiture et les flamands roses en plein envol de Coyote), le peintre semble tracer un nouveau langage du sensible. Les tonalités douces de la palette de Lou Ros seraient en ce sens comme un duvet permettant au spectateur d’atterrir en douceur après un voyage intense dans les zones floues de cette insaisissable et constante douleur de l’inconscient qu’est le souvenir.

Une autre donnée fondamentale des travaux de Lou Ros est à chercher du côté de leur contemporanéité. Les scènes présentées rendent compte du monde tel qu’il est vécu : dans une tension constante, celle de la catastrophe du banal. Catastrophe Deleuzienne : les toiles du peintre sont comme une tempête ou une avalanche ; tout se « casse la gueule » dans une espèce de chute, de déséquilibre. La matière et la composition elles-mêmes se « cassent la gueule », révélant les coulisses de la réalité de façon accidentelle et juste. Ce n’est pas pour rien que les scènes choisies sont provocantes (éros et thanatos font plus qu’hanter les toiles, ils les cannibalisent) et pourtant neutres parce qu’elles sont souvent vues et parce qu’à cause de cette trivialité de leur présence à nos yeux, elles ne veulent rien dire. Comme si la véritable atrocité était encore à venir. Et c’est là que le geste artistique fait sens. Qu’il s’agisse d’exprimer le trash et l’angoisse latente de notre génération, le peintre regarde et donne à voir un quotidien qui serait terriblement désabusé s’il n’était ré-enchanté par la beauté du trait, tout déstructuré qu’il soit. En ce sens, il ne serait pas absurde de faire une boucle et de revenir à Bacon tel qu’il est vu par Deleuze pour faire le rapprochement suivant, au sujet de la chair comme sujet : « La viande est la zone commune de l'homme et de la bête, leur zone d'indiscernabilité, elle est ce " fait ", cet état même où le peintre s'identifie aux objets de son horreur ou de sa compassion. Le peintre est boucher certes, mais il est dans cette boucherie comme dans une église, avec la viande pour Crucifié."

Propos recueillis par Clare Mary Puyfoulhoux rédactrice Boum ! Bang !