Exposition automatique : pas de raison

Commissaire d’exposition : Lou Ros

Avec 
Thomas Agrinier, Hugo Avigo, Marion Bataillard, Amélie Bertrand, Jonathan Bréchignac, Baptiste Caccia, Héloïse Delègue, John Fou, Cécilia Granara, Louis Jacquot, Romain Lecornu, Marguerite Piard, Mario Picardo, Lou Ros, Victor Vialles



FORME

Cette exposition est née par chance. Un lieu et quelques semaines à peine pour
l’organiser. 15 artistes sélectionnés en quelques jours. La rapidité du processus a
empêché bon nombre de considérations intellectuelles, Lou Ros étant plutôt guidé par son intuition. Le bon sens pousserait à tenter de définir une ligne curatoriale et à faire comme si tout était pensé. Un joli package prêt à être consommé. Et pourtant. Comme le reste des industries, le monde culturel semble parasité par la rationalité, les codes, les structures sociales et la productivité. Il existe des protocoles clairs pour organiser des expositions, des objectifs, des critères d’évaluation. Efficaces certes, mais laissant peu de place à la créativité et au changement. D’un point de vue curatorial, la justification règne en maîtresse absolue. Associée à tort à la connaissance, elle fout à la porte le rôle pourtant fondamental de l’intuition. La surprise et l’ignorance apparaissent donc comme des outils de résistance. Les surréalistes déjà déploraient le dictat de la raison et de la justification sempiternelle. À la recherche de nouveaux moyens de conscience ils proposèrent l’écriture automatique. Méthode radicale, elle consistait à écrire le plus rapidement possible, sans considérations grammaticales, syntaxiques ou esthétiques. Une fois le texte écrit l’auteur se faisait surprendre par le résultat, essayant d’y déceler les traces d’une créativité nouvelle.
‘Exposition automatique: pas de raison’ fonctionne ainsi. Comme un geste, rapide et intuitif. Plus basé sur des réflexes que sur des choix rationnels. Cela ne nous
empêchera pas pour autant d’en dire quelque chose. La variété de l’ensemble appellera sûrement à d’autres commentaires que ceux ci-bas. Libre aux spectateurs de tisser leurs propres rapports entre les oeuvres. Les miens sont simplement ceux qui me sont venus intuitivement, guidée par le désir de ne pas sur-interpréter le résultat.


FOND

Des liens biographiques déjà. Pour la plupart parisiens, et appartenant à une même
génération, ‘Exposition automatique: pas de raison’ est une prise de tension d’une
certaine scène parisienne. Pour le meilleur ou pour le pire, le monde de l’art marche par réseaux et par niches. En voici une, dont le point commun semble être le désir de toujours élargir les définitions en place, tant d’un point de vue esthétique que conceptuel.
La peinture ensuite. Mise dans tous ses états: décomposée, digitale, bizarre, formelle, humoristique, ou nostalgique, l’exposition semble déjà être un cri d’amour pour la peinture, dont beaucoup avaient annoncé la mort, mais qui semble ici bien vivante. Certains semblent en questionner les limites, en la confrontant au digital, à la sculpture, ou en l’éloignant de la toile. Mais la variété des propositions pointe aussi du doigt la limite des catégories classiques. Le terme « figuration » suffit-il vraiment pour parler à la fois des paysages bizarres et oniriques de Cécilia Granara aux couleurs tout à fait irréalistes, des scènes animales et sportives de John Fou rappelant l’esthétique des vases grecs, des scènes quotidiennes de Marion Bataillard, et de la nostalgie des toiles
de Lou Ros ? Et puis il y a Héloïse Delègue qui occupe un espace entre les deux avec ses formes élastiques flottant dans un vide spatio-temporel. Une réflexion sur le ‘naturel’ aussi, et comment il peut être reconstruit, imité, fictionnalisé. On passe de représentations romantiques du paysage, à des moulages en résine de membres corporels ou d’éléments minéraux, et à des visions surréalistes d’arbre-organe. Beaucoup tissent un rapport intime entre corps et nature, qui sont presque fondus l’un dans l’autre. Le corps est donc lui aussi manipulé, tant d’un point de vue plastique qu’anatomique. Le motif enfin. Souvent évité à cause de son association avec les arts décoratifs (et quelle faute de goût absolue de faire de la décoration en art contemporain!) il surgit ici de façons inattendues. Des fleurs sur un pull de Noël, un tissu, des visages tournés polka-dots, ou encore des fleurs à la Cy-Twombly parées de pétales d’argent. Une forme de légèreté se dégage, dans la distance que ces artistes entretiennent avec les règles du bon goût et du sérieux. Et justement beaucoup flirtent aussi avec l’humour. Un caleçon doré sur le point d’être enlevé (ou remis ?), des têtes écrasées, une chute de ski, des champignons qui poussent dans l’espace d’exposition pourtant supposé immaculé. Ici on a pas peur du ridicule.

Texte : Camille Bréchignac